Chronique

Sylvain Fort : Le retour de l'intérêt général ?

Avec la reconnaissance des intérêts particuliers, notre société a fini par oublier l'intérêt général. Mais le vaccin provoquera peut-être un regain de conscience civique.

Durée : 4 min
Partage Created with Sketch.
Sylvain Fort.

Sylvain Fort.

BRUNO KLEIN / DIVERGENCE

Article Abonné
Écouter cet article sur l’application
Écouter cet article sur l’application

Les démocraties modernes partagent cette situation paradoxale : gouvernées d'après l'expression majoritaire, elles fondent une grande part de leur action sur la prise en compte du fait minoritaire. C'est ainsi que les sociétés démocratiques considèrent que le champ du droit doit s'élargir sans cesse pour aligner la norme sur la situation de communautés qui, pour n'être pas majoritaires, n'en présentent pas moins des spécificités qu'il est de l'honneur de la démocratie libérale de reconnaître. Le fondement de cette préoccupation se trouve naturellement dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, puisque la qualité d'être humain ouvre droit en elle-même à cette possibilité kantienne d'être traité non comme un moyen mais comme une fin. Là s'articule la subtile dialectique du particulier et de l'universel, que tout le travail démocratique s'ingénie à faire jouer, au gré d'un chemin de crête parfois délicat. 

Est-il utile de rappeler à cet égard la reconnaissance progressive de droits à des ensembles de la population longtemps tenus non seulement pour minoritaires mais parfois pour mineurs : droit de vote, droit de vote des femmes, droit des femmes, de l'enfant, régimes spéciaux en tout genre, élargissement constant de la protection sociale, droit des homosexuels, des étrangers, des minorités religieuses, etc. Notre vieux pays jacobin ne cesse de plier son lourd appareil juridique et administratif aux aspirations catégorielles, communautaires, professionnelles, culturelles (dernièrement, les langues régionales). La centralisation encore très puissante en France (avec son lot d'uniformisation) semble être devenue la contrepartie d'un permanent sur-mesure normatif.  

De là une conception devenue très mouvante de l'intérêt général. Conçu en son origine (rousseauiste) comme le pacte qui lie le citoyen à son gouvernement, l'intérêt général tient de l'idée théorique et de l'approximation pratique. L'intérêt général ne se quantifie pas, il ne se décrit guère, il se définit mal. Il est le calcul empirique et politique exercé par le gouvernant des mesures qui semblent relever du bien commun dans un contexte donné. C'est dire si l'intérêt général est chose philosophique, et parfois un peu abstraite. Mais c'est cela aussi qui fonde une démocratie moderne : la capacité à placer au-dessus des réalités une forme d'idéalisme et des principes supérieurs qui sont la boussole des gouvernants. Ainsi, l'intérêt général, pour prévaloir, doit contrarier quelques intérêts particuliers. Cela requiert de la part du citoyen (qui a signé en naissant le pacte social et politique qui le lie à la nation dont il est ressortissant) une forme d'abnégation et de volontarisme politique. Le paiement de l'impôt en est le symbole puisque les payeurs ne sont pas nécessairement les bénéficiaires des prestations financées : la minorité mise à contribution est ainsi priée de consentir de bonne grâce puisqu'il en va de l'intérêt général. 

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement
Je m'abonne

Le lobbying individuel contre les règles édictées d'en haut

Cependant, la tendance consistant pour le législateur à traquer partout des intérêts particuliers qui seraient mis à mal par la règle générale pour leur faire droit dans le dispositif normatif semble avoir déréglé la notion même d'intérêt général. En France comme ailleurs, tout se passe comme si, assistant à la définition par le législateur de droits toujours neufs honorant les spécificités de telle ou telle catégorie, le citoyen ordinaire avait fini par se dire que lui aussi avait bien droit à des dérogations. A force de niches, d'exceptions, d'extensions, d'adaptations des droits, on a fait prévaloir l'idée que la règle est tout sauf générale : elle est la somme de règles particulières. On a ainsi fait germer l'idée que chacun peut se tailler sa propre cote dans le vaste manteau normatif, ou en revendiquer la découpe. La haine des "lobbys" relève de cette certitude que d'autres, plus puissants, mieux connectés, arrangent la norme à leur profit. Le complotisme en est l'effet. Beaucoup dès lors se sentent fondés à mener leur propre lobbying individuel contre les règles édictées d'en haut, dont ils pensent avoir la capacité de discuter la légitimité et surtout l'application à leur cas personnel. Domine la préoccupation paranoïaque de n'être pas le dindon de la farce, n'y eût-il ni farce ni dindon. Se voulant d'excellents citoyens, certains précipitent alors une logique contre-civique. Retournant le gant, ils se vivent soudain comme une minorité oppressée. Ils jouent à fond sur ce talon d'Achille de nos démocraties qu'est la sacralisation des minorités. La démocratie, elle, est prise au piège qu'elle a créé. Et parce qu'elle ne fait pas droit à une énième dérogation, elle est traitée de dictature. CQFD. 

L’application L’Express
Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez
Télécharger l'app

Il va bien falloir finir par l'avouer, il est en démocratie un principe quasi dictatorial, en effet : c'est justement celui l'intérêt général. Il est malheureux que ce principe ne soit plus suffisamment ancré dans les consciences pour que la nécessité de se vacciner n'apparaisse pas comme un devoir civique élémentaire, quoi qu'on en ait. De là ce paradoxe : si cette contestation qui réunit par opportunité libertaires et fascistoïdes permet de reprendre fortement la mesure du caractère fondamental et structurant de l'intérêt général dans les démocraties, c'est-à-dire de restaurer la notion même de conscience civique, elle aura - certes non sans dommages - servi la démocratie.  

Avantage abonné
Offrez gratuitement la lecture de cet article à un proche :
« Sylvain Fort : Le retour de l'intérêt général ? »
L’article sera disponible à la lecture pour votre bénéficiaire durant les 72h suivant l’envoi de ce formulaire, en cliquant sur le lien reçu par e-mail.
Cette fonctionnalité est réservée à nos abonnés. Pour en profiter, abonnez-vous. Je m’abonne dès 1€, sans engagement
Déjà abonné(e) ? Se connecter
Assurez-vous que la personne à laquelle vous offrez l’article concerné accepte de communiquer son adresse e-mail à L’Express.
Les informations renseignées dans ce formulaire sont destinées au Groupe L’Express pour l’envoi de l’article sélectionné à votre proche, lequel sera informé de votre identité. Pour toute information complémentaire, consulter notre Politique de protection des données.
C’est envoyé !
Vous venez d’offrir à mail@mail.com l’article suivant :
« Sylvain Fort : Le retour de l'intérêt général ? »
Une erreur est survenue
Une erreur est survenue. Veuillez réessayer.
RÉUSSIR ENSEMBLE
Profitez du 1er mois offert, sans engagement
Voir plus/moins
Merci de lire L’Express
Réussir ensemble
OFFRE DÉCOUVERTE
Profitez du 1er mois offert, sans engagement
Voir plus/moins
Poursuivez votre lecture
Offre Découverte​ 1er mois offert sans engagement
Fermer