Proche et Moyen-Orient

INFOGRAPHIES. Comprendre la crise économique au Liban en quatre questions

Le Liban est en proie depuis octobre 2019 à une crise économique, sociale et financière inédite, aggravée par une impasse politique, et souffre de pénuries en tout genre.

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Les Libanais font face à des pénuries de carburant, qui affectent l'approvisionnement en biens de premières nécessité.

Les Libanais font face à des pénuries de carburant, qui affectent l'approvisionnement en biens de premières nécessité.

afp.com/ANWAR AMRO

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Plus d'un an après l'explosion qui a fait 214 morts et dévasté le port de Beyrouth, le 4 août 2020, le Liban continue de s'enfoncer dans l'une des pires crises financières du monde depuis le milieu du XIXe siècle, selon la Banque mondiale. Cette crise, notamment marquée par une dégringolade de la monnaie nationale et une inflation galopante engendre, depuis des mois, des pénuries en tout genre, la Banque centrale s'abstenant d'ouvrir de nouvelles lignes de crédit, sur fond d'une fonte de ses réserves en devises étrangères. 

Le 10 août, le syndicat des distributeurs de bonbonnes de gaz a prévenu que le Liban pourrait faire face à une pénurie de gaz domestique d'ici le 17 août à défaut de paiement par la Banque centrale des fonds nécessaires aux importateurs. Depuis mardi matin, des queues se sont formées dans plusieurs régions du pays devant les fournisseurs de gaz domestique.  

Les Libanais font déjà face à des pénuries de carburant, qui affectent l'approvisionnement en biens de premières nécessité. Il est également essentiel pour alimenter les générateurs électriques privés. L'électricité est coupée désormais jusqu'à 22 heures par jour et les propriétaires de générateurs privés, qui prennent habituellement le relais, ont été contraints de rationner leurs clients face à la hausse des prix du carburant en raison d'une baisse des subventions étatiques. Ces coupures ont entraîné des perturbations alarmantes des activités commerciales. 

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Le 11 août, la Banque du Liban (BDL) a annoncé ne plus être en mesure de subventionner le carburant, faisant craindre une énième hausse des prix. Le 14, l'armée a été déployée dans des stations-service du pays. Et dans la nuit du 14 au 15 août, l'explosion d'une citerne a causé la mort d'au moins 28 personnes. Ce nouveau drame intervient alors que les hôpitaux, en pleine hémorragie depuis le début de la crise économique il y a deux ans, encourent aujourd'hui le risque de fermeture totale, faute de courant mais aussi de diesel pour faire fonctionner les générateurs électriques privés. 

  • Pourquoi le Liban subit-il des pénuries ?

La fragilité économique du Liban ne date pas d'hier. Les pénuries sont "un peu la conséquence d'une crise multidimensionnelle, d'une accumulation de facteurs", résume pour L'Express Karim Émile Bitar, directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) et professeur à l'Université Saint-Joseph de Beyrouth. Il les énumère : "l'effondrement de la gigantesque pyramide de Ponzi sur laquelle l'économie libanaise était basée, le fait que l'essence et les médicaments et beaucoup de produits de base étaient subventionnés par l'État, le manque de devises en dollars américains - l'économie libanaise étant dollarisée..." 

Depuis 1997, la livre libanaise est indexée sur le dollar, au taux de 1507 livres pour un dollar. Avec l'effondrement de la monnaie nationale, le dollar s'échange désormais à plus de 20 000 livres sur le marché noir. Cet effondrement de la livre est la suite d'une longue réaction en chaîne, notamment causée par une fuite des capitaux étrangers. "Depuis le milieu des années 1990, le Liban avait adopté un modèle qui consistait à s'endetter à travers les banques du pays, et à attirer les capitaux étrangers et de la diaspora pour financer cette dette", expliquait début août Sahar Al Attar, ancienne rédactrice en chef du mensuel économique libanais Le Commerce du Levant, à franceinfo. Cet argent a servi "à financier les réseaux clientélistes" des politiciens davantage qu'à développer le pays, estime la journaliste. Mais ces dernières années, "la Banque centrale libanaise a commencé à proposer des taux toujours plus mirobolants pour encourager à placer son argent au Liban. La confiance des investisseurs a commencé à se briser." Les transferts de la diaspora libanaise ont aussi largement diminué, contribuant au gonflement de la dette libanaise.  

"Cette crise, on la voyait venir depuis longtemps, déplore Karim Émile Bitar. Beaucoup d'économistes préconisaient la levée des subventions, mais souhaitaient qu'elle soit accompagnée de filets de sécurité, pour assurer aux Libanais les plus défavorisés des allocations pour accéder aux produits de base." Or, les levées progressives de subventions menées ces dernières semaines par le pays, à court de devises étrangères, ne sont pas accompagnées de telles mesures de sécurité. Selon l'institut local "Information International", une levée totale des subventions engendrerait une hausse de 344% du prix du bidon d'essence et d'environ 387% de celui du diesel. 

  • Que se passe-t-il dans les banques libanaises ?

Alors, pourquoi ces levées des subventions ? "L'État libanais, étant aujourd'hui en faillite, n'est plus en mesure de subventionner ces produits de base, explique Karim Émile Bitar. La Banque centrale doit préserver sa réserve obligatoire, réserve égale aux dépôts des Libanais dans les banques - aujourd'hui bloqués." 

En novembre 2019, face à une subite pénurie de devises, les banques ont imposé des restrictions draconiennes sur les retraits par les épargnants ou les transferts vers l'étranger. Les déposants ne peuvent plus transférer leurs économies en dollars hors du Liban, à l'exception de sommes destinées aux étudiants étrangers, mais cette mesure n'est pas appliquée. Les retraits ne sont possibles qu'en petite quantité et en livres. Or, le taux de conversion fixé par la BDL est bien en deçà du taux du marché noir.  

La décision de la BDL le 11 août a provoqué une polémique dans l'arène politique, le Premier ministre démissionnaire, Hassan Diab, la qualifiant d'illégale et appelant à une réunion urgente du gouvernement. Dans un communiqué, la BDL a indiqué avoir payé "plus de 800 millions de dollars pour l'achat d'hydrocarbures en juillet". Les réserves en devises étrangères de la BDL ont fondu de plus de moitié depuis le début de la crise à l'automne 2019, passant de 32 milliards de dollars à environ 15 milliards aujourd'hui. 

  • Quelles sont les conséquences pour la vie des Libanais ?

"Le Liban est un pays où il y a des inégalités extrêmes, rappelle Karim Émile Bitar. Si vous avez encore des devises étrangères ou de la famille à l'étranger, vous pouvez vivre confortablement. Mais avec seulement un salaire en livre libanaise, vous êtes confronté à une inflation terrible." 

Le taux d'inflation du pays est passé de 2,9 en 2019 à 88,18 en 2020, revenant à un niveau que le Liban n'avait pas connu depuis la fin de la guerre civile. D'où une hausse généralisée et durable des prix des biens et des services, que nombre de salaires libanais ne sont pas en mesure de supporter. "Le prix du panier alimentaire minimum a augmenté de plus 250% alors qu'à cause de l'inflation, le salaire minimum a baissé à 80USD par mois", indique l'ONG Care France dans un rapport sur la pauvreté au Liban publié en février.  

L'inflation au Liban de 1985 à 2020.

L'inflation au Liban de 1985 à 2020.

L'Express

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Dans une étude intitulée "Le naufrage du Liban" et publiée en avril 2021, la Banque mondiale a par ailleurs pointé une chute du PIB par habitant de près de 40%, soit une dégradation "brutale et rapide", qui survient habituellement dans des périodes de guerre ou de conflits. 

Le PIB par habitant au Liban de 1988 à 2020.

Le PIB par habitant au Liban de 1988 à 2020.

L'Express

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Et le PIB par habitant ne rend pas forcément compte des inégalités de revenus entre les Libanais. En 2011, la part de la population vivant en dessous du seuil de pauvreté était estimée à 27,4% par la Banque mondiale. Selon des estimations réalisées par la Commission économique et sociale des Nations unies pour l'Asie occidentale (Escwa) onusienne, en août 2020, plus de 55% de la population libanaise vivait désormais dans la pauvreté et peinait à subvenir à ses besoins de base.  

  • Quel avenir est-il possible pour le pays ?

"On craint que cette crise économique sans précédent finisse par conduire à des dérapages sécuritaires violents, confie Karim Émile Bitar. Il n'y a pas d'endroits où une telle crise n'a pas provoqué de la violence."  

D'autant que la situation politique est également instable au Liban. Depuis la démission de l'ancien Premier ministre Hassan Diab, six jours après l'explosion qui a ravagé le port de Beyrouth, plusieurs hommes politiques se sont succédé sans parvenir à former un gouvernement. Saad Hariri, qui avait démissionné face aux manifestations de 2019, a renoncé le 15 juillet dernier. Le milliardaire Najib Mikati, qui a déjà présidé deux cabinets en 2005 et 2011, a été chargé de former un nouveau gouvernement le 26 juillet. S'il y parvient, il a promis de mettre en oeuvre les réformes demandées afin de bénéficier d'un prêt du Fonds monétaire international et de dons et prêts promis par la communauté internationale.  

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Par ailleurs, comme le racontait Le Monde en avril, certains Libanais tentent de poursuivre les établissements financiers du pays en justice. Les procédures sont longues et coûteuses avec peu de chance de réussir. Mais plusieurs centaines d'actions ont été intentées au Liban, et quelques dizaines en France, au Royaume-Uni et aux États-Unis. 

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