Politique

Eric Zemmour : comment se déguiser en candidat

Si mener une campagne en ovni est toujours une tentation, se lancer dans la course à l'Elysée suppose de se plier à un certain nombre de contraintes.

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Des affiches soutenant la candidature d'Eric Zemmour à l'élection présidentielle de 2022, dans les rues de Paris le 29 juin 2021

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afp.com/Ludovic MARIN

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Eric Zemmour, côté pile. Difficile d'imaginer un schéma plus classique : à la mi-septembre, il publie un livre, La France n'a pas dit son dernier mot, qu'il entend utiliser comme un tremplin pour l'Elysée. On ne compte plus le nombre de candidats qui ont agi de la sorte dans le passé, c'est même devenu un passage obligé. Eric Zemmour, côté face : il reprend ses interventions médiatiques, où il s'exprime avec la liberté du polémiste - osera-t-on remarquer qu'il peut lancer sur les ondes tout et n'importe quoi sans que cela ne porte à conséquence (sauf judiciaire, parfois), sans que les diplomates, par exemple, ne s'en mêlent ? Sinon, comment aurait réagi l'ambassadeur italien à Paris lorsqu'il a déclaré, au début de juillet, "Moi, je considère que l'Italie du Nord aurait dû être française" ? 

Quiconque emprunte le chemin menant à l'Elysée doit se conformer à certaines règles, bien qu'Emmanuel Macron ait montré, en 2017, que des règles que l'on croyait intangibles avaient beaucoup vieilli. Eric Zemmour, grand connaisseur de la vie politique nationale pour l'avoir longtemps suivie comme journaliste, le sait mieux que d'autres. Pour preuve, la démarche qu'il a effectuée, à la fin de 2020, avant même que L'Express n'évoque sa "tentation présidentielle" : solliciter l'un des plus prestigieux directeurs de campagne qui existent sur le marché, en l'occurrence Patrick Stefanini (comme révélé par Politico en juin), c'est montrer que l'on a bien conscience de la foultitude de contraintes qui s'imposent à vous dès lors que l'on franchit le Rubicon. Cet été, Zemmour a, selon nos informations, contacté un autre acteur de plusieurs campagnes présidentielles, dont une victorieuse, pour lui poser des questions d'organisation très pointues. "Il est convaincu de sa force, mais il se dit aussi que c'est un exercice auquel il ne s'est jamais livré et que s'il peut avoir une organisation bien rodée classique, c'est un atout supplémentaire", confie un interlocuteur.  

Un candidat, un vrai, fait face à des considérations techniques, les seules que Zemmour évoque lorsque Nice-Matin, en août, lui demande ce qui l'empêcherait de se présenter - "les 500 signatures requises, les moyens financiers". Il existe aussi des éléments politiques. Conduire la bataille suppose d'abord, surtout lorsqu'on est perçu comme un Parisien, d'aller sur le terrain. "Je l'ai invité à Lille et à Dunkerque le 18 juin, et, s'il doit faire des déplacements classiques, il sait faire, avance Antoine Diers, cheville ouvrière de l'association Les amis d'Eric Zemmour. C'était un test." Ne dites surtout pas à ses partisans qu'il doit changer, tous le répètent à l'envi : si Zemmour n'est plus Zemmour (et réciproquement), il ne sert plus à rien. Endosser le costume du candidat est néanmoins une condition sine qua non. "Il faut prendre un certain nombre de codes, aller au Salon de l'agriculture, tenir des réunions publiques, note l'ancien eurodéputé Jean-Yves Le Gallou. L'essentiel est de rester clivant. Si on veut du yaourt pasteurisé, on a déjà Marine Le Pen." 

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Triomphe de la pensée magique

François Bayrou le répète souvent, fort de ses trois tentatives : "Mener une campagne présidentielle, c'est passer une IRM chaque matin." Et cela suppose beaucoup d'efforts. Le constitutionnaliste Denys de Béchillon pointe une difficulté : "Zemmour est à moitié disruptif. Il vend un projet intellectuel global, avec un réel potentiel d'idées, quoi qu'on en pense. Ça, c'est assez nouveau. Mais il y a chez lui un profond mépris pour la technique du gouvernement, pour les contraintes, notamment juridiques, pour l'intendance... En cela, il n'est pas disruptif du tout. Ce triomphe de la pensée magique, ce fantasme selon lequel la volonté politique suffit sont devenus le lot commun et participent de l'infantilisation générale." Or le quotidien d'une présidentielle suppose d'avoir réponse à tout. En 2007, Nicolas Sarkozy avait passé en revue l'intégralité des journaux professionnels dans lesquels il devait s'exprimer, pour inonder la société de ses propositions, y compris les plus pointues - le critère retenu était d'avoir un minimum de 5 000 lecteurs. Or, ajoute Denys de Béchillon, "sur les grands sujets de civilisation ou d'anthropologie, on peut taper fort sans avoir besoin de contenu, ça impressionne le chaland et c'est fait pour, on reste dans le très gros et on ne descend pas dans le détail". 

Le danger a été perçu par l'équipe Zemmour. "Il n'a pas de mue à faire, si ce n'est de passer de celui qui a posé le juste diagnostic à celui qui raconte comment on doit s'en sortir, et c'est l'objet exact de son livre, multiplier les propositions", explique un conseiller. Aura-t-il un bataillon d'experts à sa disposition ? Et une armée d'élus prêts à irriguer le territoire ? Les réseaux sociaux ne font pas tout... L'isolement n'a rien de splendide dans une présidentielle. "Raymond Barre, en 1988, Edouard Balladur, en 1995, ont manqué de soutiens partisans. En 2017, si Emmanuel Macron part seul, il bénéficie d'un réseau, notamment socialiste", souligne le chercheur Pierre Bréchon. La solitude est également un handicap de crédibilité. "Quand on n'a aucune histoire politique avec le pays, on ne dispose pas des ressources humaines pour diriger, Macron le montre à ses dépens, relève le maire de La Baule, Franck Louvrier, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy. Pour Zemmour, la question se posera vite : avec qui gouvernerait-il ? Qui serait son ministre des Affaires étrangères ? son ministre de l'Intérieur ?" La Palice le dirait à sa manière : pour une présidentielle, la... "présidentialité", à savoir la compétence pour la fonction, n'est pas forcément un handicap. En la matière, Zemmour n'a jamais rien démontré. En 2007 (la comparaison le flattera peu), Ségolène Royal manqua de présidentialité lors de ses déplacements à l'étranger. 

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Une candidature Zemmour n'aurait pas de précédent dans l'histoire de la Ve République. Il existe certes un cas, à une époque où la dérision comptait plus que la disruption : "Coluche était très connu et se situait en dehors de la politique, il a été donné en 1981 autour de 10 %, des intellectuels comme Pierre Bourdieu l'ont soutenu, mais il n'avait vraiment pas le profil de l'emploi et il a dû renoncer", rappelle Pierre Bréchon. Là encore, Zemmour se veut unique. "Beaucoup de gens tentent de décrédibiliser sa démarche en parlant de l'ère des clowns, mais les clowns ce sont les responsables d'aujourd'hui, qui respectent tous les mêmes codes avec des passages obligés et un langage lissé", réplique un proche. La politique n'est plus ce qu'elle était. CQFD. 

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