Tribune

Médecines alternatives : stop à la complaisance des autorités !

Fabienne Blum, présidente de Citizen4Science, critique l'A-MCA, le lobbying d'acteurs privés prétendant vouloir réguler les médecines alternatives.

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Des granules homéopathiques d'Arnica, avec une dilution de 9CH.

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afp.com/PHILIPPE HUGUEN

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Les Académies nationales de médecine et de pharmacie viennent d'alerter sur la question des "thérapies complémentaires". Elles pointent l'Agence des médecines complémentaires et alternatives (A-MCA), initiative privée qui ambitionne de devenir une agence gouvernementale. Les messages des Académies sont clairs : il n'y a qu'une médecine, elle est basée sur les preuves, et les pratiques de soins, médicales ou non, doivent rester fondées sur la science et sous le contrôle des instances compétentes, sous peine de mise en danger des citoyens. 

Née en septembre dernier, l'A-MCA a été l'objet d'une résolution parlementaire déposée notamment par des députés faisant partie pour moitié d'entre eux à cette association, en vue de l'institutionnaliser; c'est dire les appuis haut placés, politiques mais aussi universitaires, dont elle bénéficie pour parvenir à ses fins. Elle a publié il y a quelques semaines un "rapport 2021" des plus inquiétants. 

Fausse problématique et déni de science

Il faut dire que l'A-MCA a élaboré un discours habile et séducteur afin d'entériner ses objectifs monopolistiques. Elle joue sur la popularité et l'engouement du public pour promettre "l'essor" et le "déploiement" des pratiques des médecines complémentaires et alternatives (MCA).  

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Cette association justifie ses ambitions par le fait qu'il existe un besoin d'évaluation des pratiques visées, ce que tout le monde s'accorde à dire. Ce besoin reconnu justifie-t-il la création d'un monopole via une entité s'arrogeant la régulation de cet ensemble hétérogène de pratiques de soins de santé ne relevant pas du "biomédical" ? Certainement pas. Les pratiques non évaluées ne s'opposent pas à celles qui le sont, bien au contraire : la complémentarité des approches de soins au service des usagers justifie au contraire de ne rien séparer pour une démarche cohérente. Cette dichotomie artificielle du "cure" et du "care" fait poindre l'idée dangereuse de dessaisir les autorités sanitaires compétentes de leur rôle. Ce faisant, ce besoin impérieux de justification de la création d'une agence l'amène à utiliser une rhétorique de déni de science. Elle qualifie de "médecine scientiste et chimique" la médecine fondée sur les preuves, dont les méthodes d'évaluation comme les essais randomisés contrôlés (apportant le niveau de preuve le plus élevé) feraient "abstraction de l'intuition et de l'expérience personnelle". Le tout assorti d'une critique de la "méthode" et des "protocoles". Dans son plaidoyer, l'association prône un changement de paradigme via une approche holistique centrée sur l'humain, comme si ce n'était pas le fondement de la médecine et des soins de santé. Au final, on retrouve le discours pseudoscientifique usuel qui rappelle dangereusement celui du populisme scientifique que l'on a vu fleurir à la faveur de la crise sanitaire. 

Visée hégémonique et flou artistique

L'A-MCA s'octroie tous les pouvoirs : définir les concepts de son invention, catégoriser, créer les outils d'évaluation, évaluer, accréditer les formateurs et les formations pour toutes les pratiques d'une constellation "fourre-tout" où règnent des frontières floues et des critères subjectifs laissant libre arbitre aux concepteurs. Facteur aggravant pour une association qui se veut un lieu de réflexion, tout est déjà ficelé par ses créateurs : les définitions des concepts, les outils de catégorisation... et même le choix de 23 "MCA" sélectionnées sur des critères inconnus.  

On trouve parmi les experts et partenaires de l'association des adeptes ou des sympathisants de pratiques dangereuses, objets de signalements réguliers, comme l'anthroposophie (dérive sectaire), des homéopathes, ou encore le Dr Gérald Kierzek, médecin médiatique qui se "distingue" dans la crise sanitaire par des propos dénialistes qui minimisent la pandémie, les dangers du Covid, et l'intérêt de la vaccination pour tous. 

Les dirigeants de l'association présentent des conflits d'intérêts potentiels évidents : un médecin membre de l'exécutif d'une mutuelle santé pour laquelle les "MCA" sont nécessairement un enjeu clef, un professeur enseignant chez le leader de la formation supérieure privée et responsable de plusieurs masters liés aux établissements de santé et au marché des seniors, "clients" majeurs des "MCA"... Plusieurs partenaires sont des universités canadiennes enseignant des pratiques souvent associées au charlatanisme comme la naturopathie et la kinésiologie. Par ailleurs, l'A-MCA démarche activement le public. Elle constitue un fichier nominatif "Réseau citoyens des MCA" au moyen d'un formulaire d'inscription sur son site, tout en nouant des partenariats lui donnant accès aux particuliers, par exemple tout récemment avec une fédération de logements sociaux, pour mener une action de "sensibilisation" aux "MCA" auprès des gardiens d'immeuble. 

Réaffirmer le rôle des instances compétentes

La médecine et les soins de santé sont régulés par le Code de la santé publique avec des structures compétentes pour assurer la classification, l'évaluation, la régulation des thérapies complémentaires de façon rigoureuse et indépendante, ainsi que la vigilance sur leur usage : Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), Haute Autorité de santé (HAS), agences régionales de santé (ARS), Académies de science... Le ministère des Solidarités et de la Santé traite le sujet des thérapies complémentaires sous le nom de "pratiques de soins non conventionnelles" (PSNC) et reconnaît que leur étude est incomplète. Il est urgent que les pouvoirs publics en prennent acte, stoppent leur attitude complaisante à l'égard de l'association A-MCA dont l'activité lobbyiste est intense, avec le risque imminent d'institutionnalisation de la pseudoscience, et donne les moyens aux instances habilitées d'effectuer leur mission concernant les thérapies complémentaires. C'est bien là finalement le fond du problème dans lequel s'est engouffré opportunément mais de façon illégitime l'initiative privée A-MCA. 

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* Fabienne Blum est docteure en pharmacie, cofondatrice et présidente de l'association Citizen4Science. 

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