Entretien

Jean Viard : "Paris n'appartient pas seulement aux Parisiens"

La capitale est un bien commun qui doit être géré en pensant à tous les Français et non à ses seuls habitants, estime le sociologue.

Durée : 3 min
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"Sous des dehors sympathiques, le vélo fonctionne comme un rempart culturel et entretient la non-mixité de la ville. Je n'ai jamais vu des jeunes de banlieue arriver à bicyclette dans le centre de Paris !", dénonce le sociologue Jean Viard.

"Sous des dehors sympathiques, le vélo fonctionne comme un rempart culturel et entretient la non-mixité de la ville. Je n'ai jamais vu des jeunes de banlieue arriver à bicyclette dans le centre de Paris !", dénonce le sociologue Jean Viard.

AFP

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L'Express : En quoi la ville de Paris joue-t-elle un rôle spécifique en France ? 

Jean Viard (1) : Paris n'appartient pas aux Parisiens, elle appartient à tous les Français, à tous les francophones, à tous les amis des Lumières. Cette ville a été construite par l'histoire de France et par l'argent des Français. Elle devient chaque jour un peu plus "la" métropole du continent, la New York de l'Europe. Mais cette ville monde est gérée à l'unique intention des deux millions habitants de la ville-centre. Paris et ses trois départements limitrophes, la région même, sont une conurbation qui doit être considérée comme un bien commun auquel tous les Français et tous les Européens doivent avoir accès. Il y faut un pouvoir unique, ouvert sur le monde. Or chacun élève des barrières pour se protéger des autres, en particulier les élus de la capitale. La ville-vélo, dont Anne Hidalgo fait sa priorité, la "ville-un quart d'heure" sont des apports superbes, mais ils induisent aussi ségrégation et manque de brassage social et culturel.  

Comment cela ?

Je suis très sensible à la qualité de l'air, mais, pour cela, favorisons la voiture électrique ! Car sous des dehors sympathiques, le vélo peut fonctionner comme un rempart culturel et entretient la non-mixité de la ville. Je n'ai jamais vu des jeunes de banlieue arriver à bicyclette dans le centre de Paris ! Je rappelle par ailleurs que la pratique du vélo est encore marginale : seuls 5 % des Français vont travailler à bicyclette et ce taux atteindra au mieux 9 % à 15 %. C'est considérable mais cela ne justifie pas la place qu'on est en train de lui accorder sur l'espace public - au détriment des autres utilisateurs.  

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Ne tirez-vous une conclusion générale d'un exemple isolé ? 

Pas du tout. Croyez-vous que les 240 000 personnes qui passent tous les jours gare du Nord pour aller et venir des Hauts-de-France ont été consultées lors de son aménagement ? Non. Y a-t-il, en face de la Cité internationale universitaire, une cité des régions pour les étudiants de province qui passent par Paris ? Non. Et je pourrais continuer longtemps ainsi.  

"Aux élections locales, nous devrions avoir chacun deux bulletins de vote"

Que préconisez-vous ? 

Voyez mon dernier livre (1), j'y défends une idée simple. Aux élections locales, nous devrions avoir chacun deux bulletins de vote : l'un dans la ville où l'on habite, l'autre dans la ville où l'on exerce sa profession, ou là où on étudie. Chaque jour, un million de personnes viennent travailler à Paris depuis la banlieue ou la province, mais ils n'ont pas le droit de donner leur avis sur un lieu où ils passent de huit à dix heures chaque jour du lundi au vendredi. Idem pour les étudiants. C'est absurde ! Nous venons de vivre un nouveau refus démocratique aux élections régionales et départementales : il est temps de bouleverser nos règles démocratiques. Avant tragédie !  

La mairie de Paris est-elle la seule en cause ? 

Non. Les médias et la haute fonction publique jouent également un rôle essentiel dans ce processus : tout ce petit monde vit dans la capitale et regarde la France à travers son propre mode de vie. Résultat : un certain nombre de décisions de l'Etat sont parisiano-centrées. Jamais on n'aurait décidé les 80 kilomètres-heure ni augmenté les taxes sur l'essence si l'on avait pris en compte que 70 % des Français vont travailler en voiture et que 63 % ont une maison avec jardin. On voit bien que l'idée que ces personnes-là ont des déplacements est conditionnée par ce qu'ils vivent tous les jours : des transports en commun globalement performants dans une ville où plus d'un habitant sur deux n'a pas de voiture. A ce "détail" près que ce n'est pas la réalité française ! De ce point de vue, la crise des gilets jaunes est typiquement une crise de la haute fonction publique incapable de penser la vie populaire. Et cela continue : alors que 60 % du parc automobile est constitué de véhicules Diesel, on décide de les interdire peu à peu en ville. Je serais étonné de voir les gilets jaunes l'accepter... On a pris la décision trop tard, il faut laisser le temps aux voitures de vieillir plutôt que de les envoyer polluer l'Afrique ! 

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(1) Dernier ouvrage paru : La révolution que l'on attendait est arrivée. Le réenchantement du territoire, (éd. de L'Aube/Fondation Jean-Jaurès).  

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