Climategate: pourquoi les médias français gardent le silence

Jeudi 3 Décembre 2009 à 07:01 | Lu 51421 commentaire(s)

Régis Soubrouillard
Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales En savoir plus sur cet auteur

Depuis plusieurs semaines, les journaux anglo-saxons font leurs choux-gras du « climategate » : des soupçons de manœuvres dans les milieux scientifiques pour balayer les arguments des climato-sceptiques. Cette affaire a été largement ignorée en France.


Climategate: pourquoi les médias français gardent le silence
A la manière du nuage de Tchernobyl, le scandale du climategate s’est arrêté aux frontières de  l’hexagone. Climategate, kézako ? Il y a plusieurs mois des hackers ont récupéré des milliers de données, mails, dix ans de conversations entre scientifiques récupérées dans les ordinateurs d’un centre de recherche anglais. Aux Etats-Unis, et en Angleterre, l’affaire a fait l’effet d’une bombe. Certains mails laissent, en effet, supposer que des scientifiques se seraient entendus pour ne pas diffuser certaines informations qui allaient à l’encontre des thèses du réchauffement climatique.

De nombreux journaux anglo-saxons qu’on qualifierait dans nos contrées « de référence » ou à tout le moins de « sérieux » consacrent quelques pages au climategate, s’interrogeant au moins sur la transparence des milieux scientifiques. Le site Arrêt sur Images a recensé ces titres qui en ont fait leurs choux gras, posant la question de la transparence des milieux scientifiques, autorisant parfois un débat entre réchauffistes et climato-sceptiques. Le New-York Times y est revenu plusieurs fois, présentant l’affaire et donnant la parole aux critiques. Le Washington Times qui évoque « un réseau de fausse science dévoilé », le Daily Telegraph y a consacré tout un dossier, la BBC en a parlé. Même le très sérieux Guardian y a consacré plusieurs articles. Enfin, au Danemark et en Finlande, le climategate a également retenu l’attention des médias « traditionnels ». Une somme de relais médiatiques qui ne constitue pas pour autant une vérité scientifique, c'est sûr. Mais reflète le trouble qui domine sur un sujet qui a viré à la guerre idéologique - et Orwell a montré dans 1984 les dégâts causés par l'intrusion de l'idéologie dans la détermination de la vérité.

Un débat qui bruisse sur la blogosphère mais pas dans Le Monde

Laurence Ferrari en direct live de la banquise
Laurence Ferrari en direct live de la banquise
En France, le débat reste figé. Gelé, même. Les Arthus Bertrand, Hulot et autres Al Gore, VRP médiatiques du catastrophisme climatique nous l’ont rabaché : « tous les experts sont d’accord ». Circulez, y’a rien à voir. L’affaire a fait pschitt avant même que d’avoir pu être évoquée. Comme si la recherche de la vérité pouvait se passer du doute. A l’ouverture du sommet de Copenhague, aucune tête ne doit dépasser. Greenwashés comme jamais, tout de vert vêtus, les médias ont déjà prévu leurs dossiers spéciaux: Laurence Ferrari, vêtue d’une grosse capuche contre le froid, envoyée filmer des ours sur la banquise. TF1 a choisi d'aider cette noble cause en diffusant un indice CO2 mensuel, sorte de CAC 40 de la pollution atmosphérique. La planète est à l’agonie et la banquise fond à vue d’œil. Il faut du vert, rien que du vert. Partout. Daniel Cohn Bendit a été promu rédacteur en chef du Nouvel Obs. Comme si mettre le vieux Dany à la Une faisait repousser les glaciers.

Le Monde a lui aussi très vite évacué le sujet, ouvrant largement ses pages aux très modérés pourfendeurs des « négateurs du réchauffement », balayant la question d'un trait de plume. Avec un argument de poids: le climategate est un scandale qui bruisse sur la blogosphère. Rien que de très classique. Le blogueur est par nature, ignorant, malhonnête et manipulateur. Journaliste au service Planète du quotidien de référence, Stéphane Foucart écrit ainsi que « Des milliers de sites Web, de blogs, de forums assurent, preuves à l'appui, que toute la science climatique est fondée sur une gigantesque manipulation, organisée à l'échelle de la planète depuis plus d'une décennie ». Un argument d’autant plus fallacieux que si le climategate ne bruisse que sur la blogosphère c’est bien parce que le « quotidien de référence » n’a jamais favorisé l'émergence d'un débat serein et dépassionné et encore moins une parole contradictoire. Fut-elle moins « savante », elle n'en reste pas moins audible.
Alors qu’on l’a vu aux Etats-Unis, le débat a largement dépassé le seul champ de la blogosphère. CQFD.

Une commission d'enquête et la suspension du directeur du CRU

Un article publié dans le Guardian
Un article publié dans le Guardian
Poursuivant sa démonstration, Stéphane Foucart explique « qu’une seule phrase pourrait accréditer une manipulation de données »: celle où le directeur du Climate Research Unit, Phil Jones use du terme « astuce » pour « masquer le déclin des températures ». Le reste ne relève que de « bricolages, conflits d’ego, tribalisme », comme il en existe tout autant dans le camp d’en face. Dont acte. Au passage, notons que l’agence Reuters avait relevé au moins une deuxième phrase gênante : « Le fait est qu'on ne peut rien dire de l'absence de réchauffement pour le moment et c'est déplorable », écrivait Kevin Trenberth, climatologue au Centre national de recherches atmosphériques.

Une information ignorée par Stéphane Foucart, qui préfère décentrer le débat en concluant sur la vraie question fondamentale posée, selon lui, par le climategate : « la confidentialité de certaines données ». Admirable exercice de diversion pour évacuer une question à ce point anodine que Phil Jones, le directeur du CRU, a décidé de se suspendre de ses fonctions à l'université d'East Anglia, le temps de permettre à une commission indépendante de faire la lumière sur cette affaire. Un blizzard dans un verre d'eau glacée qui entraîne la mise en retrait -provisoire- du directeur d’un des plus grands centres de recherche sur le climat et la mise en place d'une commission d'enquête indépendante aurait peut-être mérité un traitement au moins plus équilibré, histoire de calmer les esprits de part et d'autre. Plutôt que de balayer d’un revers de main expert, commode et méprisant, un débat censément manipulé par une « webosphère » ignorante et complotiste.