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J. Guilaine La mer partagée. La Méditerranée avant l'écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ

[compte-rendu]

Louboutin Catherine. J. Guilaine La mer partagée. La Méditerranée avant l'écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ. In: Bulletin de la Société préhistorique française, tome 92, n°2, 1995. pp. 135-136.

www.persee.fr/doc/bspf_0249-7638_1995_num_92_2_9992

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Bulletin de la SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 1995 / TOME 92, n° 2

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GUILAINE J. (1994) — La mer partagée. La Méditerranée avant l'écriture, 7000-2000 avant Jésus-Christ. Hachette, 453 pages, 334 ill. 450 FF.

Jean Guilaine vient de faire son entrée au Collège de France : son dernier ouvrage peut être considéré comme emblématique de ses nouvelles responsabilités et l'illustration réussie de sa personnalité scientifique.

Prestigieux, destiné à un large public curieux et cultivé, La mer partagée est à la fois une synthèse des recherches les plus récentes, menées par Jean Guilaine et tous les chercheurs travaillant sur le vaste pourtour de l'ensemble de la Méditerranée, et une ouverture sur des champs, géographiques, chronologiques et thématiques, qui nécessitent des investigations plus poussées ou des interrogations renouvelées.

L'éloge de Jean Guilaine par Fer- nand Braudel, qui figure sur la jaquette du livre, souligne la problématique du propos : la Méditerranée au temps des premiers paysans est-elle un bloc culturel homogène et quel est son rôle dans l'émergence et l'expansion des premières civilisations rurales ?

Ces deux questions, intimement liées, constituent le leitmotiv de l'ouvrage. Existe-t-il une, deux ou plusieurs Méditerranée ? Quelle est la part de la colonisation, ou de la diffusion, et celle des créativités régionales dans l'histoire des peuples méditerranéens entre 7000 et 2000 avant Jésus-Christ ?

La mer, tout à la fois lien et obstacle, crée un monde méditerranéen solidaire, grâce à la circulation de biens, d'idées et, à un moindre degré, d'hommes, et cependant très cloisonné, comme si "les victoires sur la mer, les contacts renforcés [n'avaient] fait qu'exacerber les cultures régionales". Le partage est communion mais aussi division. Au fil des chapitres, le kaléidoscope méditerranéen s'affirme comme une réalité constante.

"Dès le départ, la plus ancienne Méditerranée agropastorale est, à sa façon, multiculturelle". Même si la transmission d'est en ouest des innovations néolithiques est indéniable ; même si expéditions, contacts et échanges unissent des régions éloignées, la diversité culturelle, les particularismes régionaux sont des

nées permanentes depuis le VIIe jusqu'à la fin du IIIe millénaire : "décidément, colporteurs et marins des premiers âges ont été de piètres missionnaires".

Certes, il existe des "lames de fond" qui rythment l'histoire de la Méditerranée : émergence et propagation du Néolithique (Vlle-Vle millénaires) ; âge d'or des Ve et IVe millénaires qui voit progrès techniques, échanges lointains, anthropisation poussée du paysage, naissance des élites matérialisée par l'existence d'architectures prestigieuses ou de biens luxueux. Vers 3300-3000, surtout dans l'Est méditerranéen, des mutations importantes se font jour : passage à l'Âge du bronze, urbanisation, forte stratification sociale, débuts de l'écriture, tandis que la Méditerranée occidentale s'ouvre à la première métallurgie. Et dans l'ensemble de la Méditerranée, jusque vers 2300, les architectures majestueuses, les insignes de richesse et de pouvoir, en métal pour beaucoup, les échanges, de biens de prestige essentiellement, manifestent une opulence certaine et quasi générale. Enfin, la fin du IIIe millénaire voit un peu partout s'étioler l'opulence et le dynamisme créateur précédents. Mais, parallèlement, de très sensibles différences affectent les zones méditerranéennes. Même en isolant l'Egypte, dont le développement historique reste sans parallèle, un déséquilibre patent distingue la Méditerranée orientale des régions centrale et occidentale. Innovations techniques, croissance démographique, expansion urbaine, hiérarchisation sociale ou manifestations d'opulence s'expriment à des degrés et à des moments divers. A des comportements globalement comparables s'opposent des situations concrètes et les déséquilibres sont notables.

Le monde des vivants manifeste, dans les techniques de constructions, dans les modèles d'habitations, dans l'ampleur et l'organisation des agglomérations, une très grande disparité qui met en évidence, dès la fin du IVe millénaire, une frontière qui oppose les villes orientales aux villages agricoles d'Occident, pourtant parfois étendus et savamment architectures.

Le domaine des morts participe de la même diversité, dans le cadre d'un état d'esprit général qui exprime des comportements sociaux et des représentations mentales similaires : souci des communautés de

matérialiser une emprise durable sur leurs territoires, d'affirmer leur cohésion interne et leur force face aux voisins. En outre, hypogées et mégalithes illustrent très clairement l'inanité des explications diffusionnistes. La diversité des "écoles" architecturales, des contextes socio-économiques, l'importance des décalages chronologiques et l'existence de vides géographiques interdisent d'envisager "l'adoption mécaniste d'une idée propagée" de la Palestine au Portugal.

Pour les mêmes raisons, malgré la précocité des régions orientales dans l'invention de la métallurgie, on ne peut parler d'une simple diffusion d'est en ouest des nouveaux savoir- faire. De plus, révolution non pas linéaire mais, sauf exceptions, assez chaotique de la mise en place d'une véritable métallurgie dément l'impression trop superficielle d'un progrès irréversible et continu des techniques et accentue l'évidence de mises en oeuvre locales en grande partie autonomes.

L'existence de sociétés segmentées, hiérarchisées, peut être mise en évidence par l'archéologie. Richesses accumulées en "trésors", tombes exceptionnelles par leurs architectures ou les mobiliers qu'elles abritent, constructions civiles ou religieuses imposantes ; ou, à un degré presqu'imperceptible sauf en Egypte, représentations figurées de puissants mortels : voilà autant de preuves évidentes de la réalité d'une concentration du pouvoir aux mains d'élites. Malheureusement, la force et la nature même de ce pouvoir, religieux ou politique (si tant est que cette distinction ait eu alors un sens), nous échappe. Mais, comme dans les autres domaines, la diversité est manifeste non seulement dans les modes ou les moments d'expression, mais aussi dans l'intensité de ce pouvoir. Si les architectures mégalithiques d'Occident et les riches nécropoles des Balkans, telle Varna, démontrent la réalité, dès le Ve millénaire, d'une confiscation du pouvoir par un petit nombre, seules les régions orientales, en particulier l'Egypte et la Mésopotamie, mettent en œuvre une organisation très hiérarchisée de la société, au IIIe millénaire.

Dans le dernier chapitre, Jean Guilaine aborde un sujet encore plus difficile à cerner que celui de l'organisation sociale : celui de la religion du Néolithique. Assurément fascinant et irritant à cause du peu

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