ISLAM (La civilisation islamique)La philosophie

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Vers la fin du iie siècle de l'hégire, le champ théorique est entièrement occupé par, notamment, une théologie où l'on débat de l'unité de Dieu, de ses attributs, du sens qu'il faut donner aux noms et aux descriptions qui en sont attestés par le Coran, de la liberté humaine, de la foi, du péché et du salut, du pouvoir et de sa légitimité, et même de la nature des corps. En somme, une théologie, une morale et une physique, pour reprendre une nomenclature usuelle en philosophie.

Quel espace reste-t-il à cette dernière ? Elle va pourtant s'y faire une place, non sans paradoxe puisqu'elle est importée dans la société islamique, venue d'un monde étranger et païen – ce qui explique que cette place lui sera toujours contestée. Pour imaginer cette situation, on peut se représenter par contraste celle de la spéculation chrétienne à ses débuts, née et formée en relation avec des écoles philosophiques actives et installées dans le contexte social, politique et spirituel de l'Empire romain.

De ce fait, la théologie chrétienne a eu d'emblée une tonalité philosophique, fût-elle polémique. Inversement, le problème originel de la philosophie en islam a été de se situer par rapport à la Révélation en termes peut-on dire de périhélie et d'aphélie : autrement dit, d'être marquée du caractère de la croyance ou de celui de l'infidélité.

Les débuts de la philosophie arabo-islamique

Évoquant les « sages des Arabes » d'avant l'islam, le théologien et historien des doctrines Abū l-Fatḥ al-Šahrastānī (vie s. hég./xiie s. apr. J.-C.) les présente comme « un groupe peu important dont les maximes consistent en saillies du caractère et en coups de génie ». Sans préciser davantage ce qu'il pouvait considérer comme leurs productions, il les rattache ainsi à l'ensemble des littératures aphoristiques qui foisonnaient dans l'Orient antique : sagesse donc plutôt que philosophie au sens technique du mot – sens restreint sans doute mais historiquement pertinent. Cependant, les régions conquises par les Arabes aux dépens des empires byzantin et sassanide au cours du ier siècle de l'hégire étaient hellénisées, la philosophie et la sagesse grecques y étaient connues, des traductions d'ouvrages grecs en syriaque y existaient dès les ve et vie siècles de l'ère chrétienne : ainsi Sergius de Reš‘ayna (mort en 536) avait traduit en cette langue des ouvrages de médecine et des traités de logique d'Aristote ; Paul le Perse avait composé un Traité sur l'œuvre logique d'Aristote le philosophe dont on ne sait s'il a été écrit directement en syriaque ou d'abord en pehlevi ; ce traité était dédié au roi de Perse Chosroès Ier (531-578). Il faut tenir compte aussi des livres restés en langue grecque et qui étaient conservés dans divers centres du Proche-Orient et de l'Égypte : toute une littérature spécialisée était ainsi disponible et attendait en quelque sorte que de nouveaux lecteurs viennent à leur tour s'y intéresser.

Or l'histoire de l'islam à ses débuts ne se réduit pas à des succès militaires. Le contenu de la religion nouvellement révélée était plus riche et structuré que les traditions sapientiales évoquées par Šahrastānī, il avait suscité et entretenait une dynamique spirituelle dont la fécondité doctrinale était considérable. Au texte du « Livre indubitable » que Dieu avait fait descendre sur Muḥammad s'ajoutaient les dits du Prophète et les relations de ses faits et gestes. Cet ensemble fournissait une abondante référence aux croyants soucieux de pratiquer scrupuleusement leur religion : ainsi se construisaient une dogmatique et une éthique. Événements et rivalités politiques, attitudes et conduites des califes posèrent rapidement la question de la foi et des œuvres, celle du péché et de la liberté ou non des actes humains. Ce dernier problème fut l'un des plus anciens et des plus décisifs pour la constitution d'une théologie musulmane. Dans le siècle qui suivit la mort du Prophète (11/632) se constitua toute une problématique et s'affirmèrent des positions doctrinales qui allaient donner sa forme essentielle à la spéculation théologique en islam et aussi à la théorie juridique. Si l'on prend comme point de repère commode la date du remplacement de la dynastie omeyyade par celle des Abbassides (132/749), on constate qu'elle coïncide à peu près avec celle de la mort des plus importants parmi les premiers théologiens : Ǧahm b. Ṣafwān (mort en 128/745), Wāṣil b. Aṭā' (mort en 131/748). Au long du siècle qui suivit s'échelonnent les fondateurs des quatre grandes écoles juridiques : Abū Ḥanīfa (mort en 150/767), Mālik b. Anas (mort en 179/795), Šāfi‘ī (mort en 205/820), Ibn Ḥanbal (mort en 241/855).

La philosophie est donc apparue dans le monde arabo-islamique postérieurement aux premières élaborations religieuses, mais pas très longtemps après elles. Un mouvement culturel décisif l'avait préparée et l'accompagnera pendant au moins un siècle : il s'agit de la vaste entreprise de traductions, qui aboutit à constituer, à partir d'ouvrages écrits en diverses langues – sanscrit, persan, grec surtout – une bibliothèque scientifique et philosophique accessible aux lecteurs du syriaque et de l'arabe. L'histoire précise de ce mouvement est loin d'être entièrement claire et les débuts en particulier ne s'en laissent pas saisir aussi précisément qu'on le souhaiterait. Il nous suffit de savoir qu'à la fin du ier/viie siècle la langue arabe devint la langue officielle de l'empire musulman par décision du calife omeyyade ‘Abd al-Malik, substituée ainsi au persan et au grec dans l'usage institutionnel ; que les premiers ouvrages traduits furent des traités scientifiques, de médecine et d'astrologie en particulier ; que le travail des traducteurs commença sous les Omayyades, donc avant le milieu du iie/viiie siècle, mais fut surtout suscité et soutenu par le pouvoir après l'installation de la dynastie abbasside : citons en particulier les califes al-Manṣūr (137-158/754-775), Hārūn al-Rašīd (170-193/786-809), al-Ma'mūn (198-218/813-833). Les premiers traducteurs d'œuvres grecques, ceux dont le travail est le plus directement important pour l'histoire de la philosophie, transposaient en syriaque [...]

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Écrit par :

  • : professeur de première supérieure au lycée Lakanal
  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses)

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Pour citer l’article

Christian JAMBET, Jean JOLIVET, « ISLAM (La civilisation islamique) - La philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-la-civilisation-islamique-la-philosophie/