ISLAM (La civilisation islamique)La philosophie

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D'Ibn Sīnā à Ibn Rušd

Le premier d'entre eux est Abū ‘Alī al-Ḥusayn Ibn Sīnā, l'Avicenne des Latins chez lesquels il exerça à partir du xiie siècle une influence considérable. Né en 370/980, mort en 429/1037, Ibn Sīnā mena une vie agitée entre plusieurs cours princières du nord-est et du nord de l'Iran, fort d'un savoir encyclopédique très tôt acquis et connu surtout comme médecin : il est l'auteur d'un Canon de médecine traduit en latin et étudié pendant plusieurs siècles. Son œuvre philosophique est abondante, les thèmes et les genres en sont variés : de la logique à la mystique, sous forme de commentaires, de gloses, d'opuscules et de récits mythiques retraçant les aventures de l'âme. Surtout, il composa plusieurs encyclopédies plus ou moins détaillées dont les principales sont le Šifā' (La Guérison), la Naǧāt (Le Salut), les Išārāt (Les Instructions), et en persan le Dāniš-Nāma (Livre de science). Dans ce dernier type d'ouvrages, il prend pour appui et fil conducteur le corpus aristotélicien réparti en trois sciences principales : logique, physique, métaphysique, auxquelles le Šifā', la Naǧāt et le Dānis-Nama ajoutent les mathématiques ; l'ordre interne de ces quatre encyclopédies diffère de l'une à l'autre. Son texte n'a pas la forme d'un commentaire mais d'un libre exposé qui se développe à partir d'Aristote sans s'y asservir, s'en éloignant parfois beaucoup pour développer des vues originales. C'est ainsi que la logique intègre en une synthèse forte la logique des classes et celle des énoncés. Sa philosophie proprement dite reprend pour une part des éléments doctrinaux élaborés par Fārābī, quitte à les préciser : ainsi pour le schème de l'émanation et pour la noétique. Comme chez Fārābī, les êtres célestes procèdent par voie intellectuelle à partir d'un Être premier, mais Ibn Sīnā attribue explicitement une âme à chacun des cieux, d'une façon plus nette donc que ne l'avait fait Fārābī. De même, il conserve comme celui-ci un tableau hiérarchique des intellects dérivé en dernière instance des commentateurs grecs d'Aristote, mais il y inclut un « intellect saint » qui est à la fois usage aisé des intelligibles de l'intellect acquis et ouverture aux révélations religieuses. Comme chez Fārābī, l'Intellect agent communique les formes intelligibles aux âmes humaines et aussi les formes physiques aux matières, moyennant, dans les deux cas, une certaine « préparation » : c'est la doctrine du « Donateur des formes ». Parmi ses doctrines originales, retenons deux points essentiels de sa métaphysique. D'une part, la division de l'être en nécessaire par soi et contingent par soi : tout ce dont nous avons la perception existe, certes, mais pourrait aussi bien ne pas exister et entre donc dans la seconde catégorie de l'être. Cela dit, il est impossible qu'il n'existe que des êtres contingents ; l'ensemble qu'ils constituent, y compris les êtres célestes, doit donc se rattacher à un Être qui soit nécessaire par son essence et dont réciproquement l'essence soit uniquement son existence. C'est de lui que procède l'Univers entier ; cette procession est nécessaire, de sorte que tout ce qui n'est pas l'Être nécessaire par soi existe nécessairement, mais « par un autre » : dès le premier Intellect émané, tout a ce statut d'être nécessaire par un autre et contingent par soi. Selon le schéma farabien développé, l'Être nécessaire par soi amène à l'existence le premier Intellect, qui est un (« de l'un ne procède que l'un »), mais dont la pensée se porte sur trois objets : sur l'Être nécessaire par soi, sur soi-même comme nécessairement existant par lui, sur soi-même comme contingent par soi. De la première de ces intellections procède un second Intellect ; de la seconde, l'âme du premier Intellect, et de la troisième son corps (sa sphère). Le processus continue ainsi jusqu'à l'Intellect agent, qui n'est suivi que du monde sublunaire. Toute cette émanation est éternelle, conformément à une doctrine aristotélicienne que refusait Kindī. Il faut citer d'autre part la doctrine avicennienne de l'essence, que retiendront chacun à sa façon plusieurs des grands théologiens latins à partir du xiiie siècle. Ibn Sīnā l'aborde d'au moins deux manières, dont l'une part de la définition de l'universel telle que la pose la logique : « ce dont la représentation prise en elle-même n'exclut pas qu'il soit attribué à plusieurs sujets », alors que, symétriquement, le particulier l'exclut. Mais il ne faut pas confondre l'universel en tant que tel et l'univer [...]

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Écrit par :

  • : professeur de première supérieure au lycée Lakanal
  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (Ve section, sciences religieuses)

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Pour citer l’article

Christian JAMBET, Jean JOLIVET, « ISLAM (La civilisation islamique) - La philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-la-civilisation-islamique-la-philosophie/