LIBERTÉ

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La question de la liberté peut être abordée à trois niveaux différents, dont chacun fait appel à un type propre de discours.

La liberté, H. Rousseau

Photographie : La liberté, H. Rousseau

Henri Rousseau (1844-1910), La Liberté invitant les artistes à prendre part à la 22e exposition des artistes indépendants, 1905. Huile sur toile (H. 1,75 m ; L. 1,19 m). Musée national d'art moderne, Tokyo. 

Crédits : Erich Lessing/ AKG

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À un premier niveau, celui du langage ordinaire, « libre » est un adjectif qui caractérise certaines actions humaines présentant des traits remarquables : ce sont des actions intentionnelles ou faites dans une certaine intention ; on les explique par des motifs, en donnant à ce mot le sens de « raison d'agir » plutôt que celui de « cause » ; on les assigne à un agent responsable, etc. Dire qu'une action est « libre », c'est donc prescrire de la placer dans la catégorie des actions qui présentent ces traits remarquables et, du même coup, exclure qu'on la place dans la catégorie des actions présentant des traits contraires, par exemple qu'elles soient faites par contrainte. L'expression « libre » fait alors partie d'un univers du discours où l'on rencontre des mots tels que : « projet », « motif », « décision », « raison d'agir », « auteur responsable », etc. ; définir le mot « libre », c'est ainsi le relier à tout ce réseau de notions où chacune renvoie à toutes les autres.

À un deuxième niveau, celui de la réflexion morale et politique, la liberté n'est plus seulement un caractère qui distingue certaines actions d'autres actions connues pour non libres : le mot désigne une tâche, une exigence, une valeur, bref quelque chose qui doit être et qui n'est pas encore ; réfléchir sur la liberté, c'est réfléchir sur les conditions de sa réalisation dans la vie humaine, dans l'histoire, au plan des institutions. C'est dans une autre sorte de discours philosophique que la question de la valeur de liberté peut être articulée ; ce discours ne consiste plus à décrire la classe des actions tenues pour libres par le langage ordinaire ; il prescrit le chemin même de la libération. Dès lors le mot même de « liberté » figure et fonctionne dans un réseau différent du précédent ; on y rencontre des expressions telles que : « norme », « loi », « institution », « pouvoir politique », etc. Replacé dans ce nouveau contexte, le mot « liberté » se rencontre volontiers au pluriel : on parlera des « libertés » : civiles, politiques, économiques, sociales. Par ces libertés on entendra moins le pouvoir de faire ou de ne pas faire – comme c'est le cas dans le premier discours – qu'un certain nombre de droits de faire, qui n'existent que s'ils sont reconnus par les autres et instaurés dans des institutions de caractère économique, social, politique.

À un troisième niveau, celui de la philosophie fondamentale, le discours sur la liberté procède d'une question : comment la réalité dans son ensemble doit-elle être constituée pour qu'il y ait dans son sein quelque chose comme la liberté ? Cette question unique peut être formulée d'une manière double, si on la rapproche des deux précédentes investigations : qu'est-ce que la réalité pour que l'homme y soit un agent, c'est-à-dire l'auteur de ses actes, tel que le premier discours l'aura décrit ? Et qu'est-ce que la réalité pour que soit possible une entreprise morale et politique de libération, telle que le second discours l'aura prescrite ? Cette question – simple ou double – est, au sens propre du mot, une question ontologique, c'est-à-dire une question sur l'être de la liberté. Elle place le mot « liberté » dans un autre champ de notions, où l'on rencontre des expressions telles que « causalité », « nécessité », « déterminisme », « contingence », « possibilité », etc., qui toutes concernent des modes d'être. Placer la liberté parmi des modes d'être, voilà la tâche de ce troisième discours. On se propose ici de montrer que ce discours n'est pas indépendant des deux premiers ; car ceux-ci contiennent déjà des indications, des index pointés vers le mode d'être libre ; il s'agira alors de développer ces suggestions, implicitement contenues dans les deux premiers discours, et de les rattacher à une problématique, à un mode de questionnement, qui en révèlent la dimension proprement philosophique.

Le discours descriptif : qu'est-ce qu'une action libre ?

Une partie de la philosophie contemporaine – l'analyse linguistique de l'école d'Oxford, la phénoménologie de Husserl et de ses disciples français – s'emploie à clarifier le langage ordinaire dans lequel on parle de l'action libre. Pour une telle philosophie, attentive avant tout aux finesses et aux nuances du langage courant, la liberté n'est aucunement une entité, une espèce d'être ; c'est un caractère, exprimé par un adjectif, qui s'attache à certaines actions humaines. Si donc il y a un langage de la liberté, c'est d'abord parce qu'il y a un langage de l'action. C'est celui-ci qu'il faut reconnaître le premier et dans son ensemble.

Le langage de l'action

Agir, faire, ces deux mots désignent le vaste domaine des comportements ou des conduites par lesquels l'homme produit des changements dans son milieu physique ou son environnement social ; tout le monde comprend la différence entre changer les choses ou simplement les considérer ; à cette différence majeure correspond la distinction du pratique et du théorique, que l'on retrouve dans la plupart des philosophies. Or, si l'on comprend ce que signifie « agir », par contraste avec simplement « percevoir », « connaître », « comprendre », « décrire », c'est parce que le langage ordinaire a accumulé, à la faveur d'une expérience millénaire, un trésor d'expressions appropriées qui, en quelque sorte, quadrillent le domaine de l'action.

Le langage habituel, à cet égard, en sait plus long que toute la philosophie ; il dispose de toute une batterie d'expressions pour dire non seulement l'opposition du libre et du non-libre, mais les innombrables nuances qui marquent les degrés de la liberté ; il est intéressant, à cet égard, d'ausculter le langage des excuses ; dire que l'on a fait quelque chose intentionnellement, par inadvertance, sans le faire exprès, volontiers, malgré soi – autant d'expressions qui modulent la signification de l'action du point de vue des degrés de liberté.

La première tâche d'une philosophie soucieuse de se tenir au plus près de ce « dire du faire » est de rendre justice globalement au langage de l'action ; il n'y aurait pas de signification du libre et du non-libre s'il n'y avait pas d'abord une signification de l'action comme telle. Or, il y a deux façons de méconnaître ce langage de l'action.

On peut d'abord le confondre avec un langage qui lui ressemble beaucoup, mais qui pourtant se déploie dans un autre univers du discours : c'est le langage qui exprime l'action dans les termes des mouvements qu'on observe dans la nature. Le langage de l'action n'est pas le langage du mouvement : un mouvement est quelque chose qui arrive et que l'on co [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université de Paris-X, professeur à l'université de Chicago

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Pour citer l’article

Paul RICŒUR, « LIBERTÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/liberte/